Décryptage

La scripted reality, ou la fiction low-cost

Culture

C'est un phénomène importé des Etats-Unis qui est apparu sur les chaînes de télévision françaises depuis l'année dernière. Son nom : la scripted reality, ou la « réalité scénarisée ». Du « Jour où tout a basculé » sur France 2, à « Hollywood Girls » sur NRJ 12, en passant par « Au nom de la vérité » sur TF1, toutes les chaines ont la leur. Pourtant, l'avenir de ce format est aujourd'hui menacé...

Par Alexandre Foucault,

Ce format est présent sur toutes les chaînes TNT, et ce n'est pas anodin, car il offre de nombreux avantages. Les coûts de production, par exemple, sont extrêmement faibles : entre 30 000 et 50 000 euros par épisode, alors qu'une fiction comme « Plus Belle la Vie » coûte 100 000 euros par épisode.

Il permet aussi de combler leurs quotas d'oeuvres de fiction françaises et européennes, imposés par le Conseil Supérieur de l'Audiovisuel (CSA). Notez que c'est grâce à l'apparition de ce format que nous échappons désormais aux multiples rediffusions de séries allemandes comme « Derrick » ou « Rex » sur les antennes du service public.

Un genre hybride

Ce format reprend les codes de la fiction. Réduction des coûts oblige, l'histoire n'est pas inventée, mais basée sur des faits divers réels. Elle est cependant rejouée par des comédiens, souvent amateurs et donc peu payés. De plus, dans la plupart des cas, les scénaristes n'écrivent pas l'intégralité des dialogues mais une trame générale de l'épisode qui servira à guider le réalisateur et les comédiens lors du tournage.

La particularité de la scripted reality est qu'elle intègre aussi les codes de la téléréalité, comme l'interview des protagonistes face caméra dans un confessionnal. Ainsi, un téléspectateur non averti, zappant par hasard sur une de ces émissions, peut facilement confondre fiction et réalité.

Il s'agit donc d'un genre nouveau de fiction, qui permet à des comédiens de débuter, à des scénaristes de s'essayer à l'écriture... Julien Courbet, producteur, affirme même au Point avoir signé « plus de 21 000 bulletins de paie journaliers depuis un an et demi ». Bref, ce genre « laboratoire » a créé une véritable économie derrière lui.

Un avenir menacé ?

Mais aujourd'hui le CSA s'interroge. Ce genre doit-il être pris en compte dans les quotas de fiction ?

Il est vrai que la qualité n'est pas au rendez-vous, et c'est l'énorme point négatif de cette « réalité scénarisée ». Le producteur de « Hollywood Girls » sur NRJ 12 le reconnait même dans une interview au journal 20 minutes : « Ce n'est pas du grand art, on en est conscient. (...) On n'est pas là pour avoir un César », dit-il.

C'est justement ce qui inquiète les auteurs de fiction traditionnelle. Ils craignent en effet que les chaînes investissent massivement dans ce genre, au détriment d'autres œuvres de fiction. Cela engendrerait une diminution des coûts de production des œuvres dites « patrimoniales » (fiction, documentaire, dessins-animés). Et qui dit réduction budgétaire dit réduction de qualité : on entrerait donc dans un cercle vicieux.

La ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, va même plus loin : faut-il interdire ce genre sur les antennes du service public ?

Ce n'est pas un type d'émission de qualité qui correspond aux objectifs du service public

Aurélie Filippetti, le 29/10/2012 sur France Inter.

La ministre a raison, mais elle soulève la limite du système. Aujourd'hui, les chaînes du service public doivent respecter une montagne d'obligations sans le budget qui va avec. Ainsi France 2 et France 3 n'ont pas d'autre choix que de programmer « Le jour où tout à basculé » ou « Si près de chez vous », car elles sont dans l'impasse : elles doivent respecter leurs quotas tout en réduisant leurs dépenses (20 millions d'euros d'économies pour France 2 l'année prochaine).

La hausse à venir de 4 euros de la redevance pourrait peut-être compenser ce manque. Encore que...

L'avenir du genre est donc entre les mains des autorités en place. Le CSA ouvrira des auditions à ce sujet dès le 19 novembre, le jour où tout risque de basculer.

Photo : NRJ12
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