Point de vue

Pourquoi le retro est-il tendance ?

Culture

C’est un mal de l’époque : se demander si nous sommes arrivés au bout. Depuis quelques années, la mode « retro » s’est emparée de l’ensemble de la culture. Cela signifie-t-il que notre société n’est plus capable de créer ? Pourquoi sommes-nous tombés dans le réflexe du rétroviseur culturel ?

Par Guillaume Barki,

On pourrait dire « C’est la faute des Trente glorieuses, on était dans une période « fast », aujourd’hui on a tout fait, il n’y a plus rien à créer ». C’est ce que l’on pensait oui, et sont arrivées trois décennies très amusantes, les années 70, 80 et 90.

Revenons donc seulement 10 ans en arrière pour comprendre d’où nous venons.

Que s’est-il passé ?

Nous sortions, il a quelques années encore, d'une période compliquée. Le début et le milieu des années 2000 se sont caractérisées par un flottement créatif sans précédent. Elles ont suivi des années 90 sur-créatives. Mais les années 2000 sont une conséquence de l’état d’esprit des années 90. À l’époque, nous fantasmions à l'idée de passer à l'an 2000 — pensant, au fond de nous, qu’elle entraînerait naturellement un déclic technologique et culturel.

Ce fût en partie le cas, pour le domaine technologique, à défaut de voitures volantes — dans l’imaginaire collectif depuis les années 30 — l’informatique s’est développée de manière indubitable.

Les pauvres années 2000 ont suivi
des années 90 sur-créatives.

Pour la culture de masse on passera. En musique, les best-of célébrant les meilleures années du siècle passé venaient compenser le manque cruel de création musicale. En télévision, la télé-réalité s’impose en effet comme un nouveau concept, mais les best-of se multiplient, nos 30 dernières années sont sacralisées durant des prime-times entiers. Quant aux fringues, le ton sur ton fût la grande tendance du début des années 2000. Finalement, le jeu vidéo est peut-être le seul produit culturel qui a évolué, mais son caractère unique et son lien au domaine technologique cité plus haut relativisent là encore le potentiel créatif du début des années 2000.

Il fallait donc agir... et qu’a-t-on fait ? On est allé chercher dans les vieux pots.

Dans les années 90, en musique, on assistait à l’émergence, la popularisation et l’âge d’or du rap, du R’n’B, de l’electro... N’est-il pas vrai que ces genres sont, aujourd’hui, les plus utilisés sur la scène pop ? Le rap s’est imposé comme un élément pop, après avoir été un son anti-système. La frontière entre R’n’B et électro, elle, devient peu à peu caduque avec une superstar comme Rihanna, mais là encore, ensemble ou séparés, les deux genres font recette comme jamais. Même la chanson à voix de Mariah Carey trouve son équivalent aujourd’hui dans la musique d’Adèle.

Revenons encore un peu en arrière. Le scratch, qui connaît ses premiers mois de « re-popularité » depuis cet été, a été créé dans les années 80. Nos fringues de hipsters trouvent leurs origines dans les années 70. Les grosses montures que vous avez sur votre nez sont typiques des diplomates des années 50. En architecture, les projets d’urbanisation sont criants de ressemblance avec le style des années 60.

Époque de la synthèse

La tendance est au samplage
des cultures.

À se demander si l’art de notre époque n’est pas celui de la synthèse — non, l’extravagance n’est pas propre à nos jours, souvenez-vous des années 70, des années 80 ou des années 90. La tendance serait plutôt d’emprunter le maximum partout pour faire le mélange le plus joli. C’est un samplage de culture.

Pourquoi ?

Et si la cause de tout cela était simple ? Et s’il s’agissait de renouer avec quelques chose de plus authentique.

Nous sommes entourés d’un monde numérique : cette bêtise de jeunes que sont les autoroutes de l’information. N’est-il pas possible que dans ce contexte, où la virtualisation s’est emparée de notre job au bureau et de notre divertissement quand on rentre à la maison, notre premier réflexe soit de nous tourner vers ce que nous connaissons déjà depuis l’enfance ou l’adolescence ?

Renouer avec ce que nous avons déjà apprivoisé pour mieux appréhender une sphère encore très irréelle.

Il ne s’agit pas de dire qu’Internet manque de contenu authentique et sincère, que les gens ne font pas confiance à Internet. Nous parlons d’un sentiment plus profond, qui est une conséquence, non pas d’Internet même mais de l’apprivoisement d’Internet par les gens.

Passer d’une culture de la communication et de la culture relativement concrète et matérielle à un mode vie totalement virtualisé peut-il entraîner le ressenti profond de renouer parfois avec les éléments fondateurs de notre héritage culturel ?

Et maintenant ?

Alors, sommes-nous condamnés à regarder dans le rétroviseur, afin de s’assurer que nous sommes toujours sur la même route ?

Peut-être faut-il simplement laisser du temps à notre époque. Lui permettre de célébrer jusqu’à la fin des temps ses vieilles idoles, ou l’héritage de ses vieilles idoles, puis, peu à peu, entrer dans un nouvel âge qui, certes ne se fera pas à partir de rien, mais où le charme doux-amer de la mémoire ne sera plus une fatalité, mais un tremplin et un moyen de mue.

Dessin : Guillaume Barki
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