Anticipation

1994 : Les Autoroutes de l'Information

Technologie
Par Eric Azara,

Si vous avez des grands-parents très agés, vous vous êtes sans doute heurté à un mur lorsque vous avez tenté de leur expliquer ce qu’est Internet. Pour ma part, « digital native » (je hais cet expression), je n’ai toujours pas trouvé les mots justes pour expliquer à mon grand-père que je travaillais dans l’Internet, ou bien dans les autoroutes de l’Information.

Car au début des années 90, le peuple français est un peu dans la même situation que mon grand-père. Rares sont ceux qui disposent d’un micro-ordinateur (comme on disait à cette époque), certains ont un Minitel et sont de plus en plus intrigués par l’arrivée d’un nouveau moyen de télécommunication, fréquemment abordé aux JTs : Internet.

Pour expliquer au grand public, et pas seulement aux français, mais à la terre entière la nouvelle révolution technologique en approche, l’ex vice-président américain Al Gore emploi la métaphore « d’Autoroutes de l’Information ». Selon lui, nous arrivons à une nouvelle étape dans la transmission de données à distance. Après le télégraphe, le téléphone, voici venu la multiplication d’échanges de contenus multimédias : images, vidéos, sons... nécessitant une évolution technologique capable de mettre un terme à la « pénurie d’information ».

Les autoroutes sont censées mettre
un terme à la pénurie d'information.

Dix ans avant « Les Internets » de G.W. Bush, Al Gore créa la phrase symbolisant l’avènement d’une toute nouvelle industrie. Elle sera repris en masse par les médias en France pour expliquer de manière imagée la révolution technologique et industrielle en approche.

Mais 1994 n’est pas l’année où fût prononcée cette phrase. 1994, janvier 1994 plus précisément, est la date de remise au Premier Ministre de l’époque, Édouard Balladur, d’un rapport intitulé « Les Autoroutes de l’Information », rédigé par Alain Bonnafé et Gérard Théry, l’ingénieur à l’origine de l’annuaire électronique, plus connu sous le nom de Minitel.

Un rapport d’anticipation

C’est un rapport long de 98 pages qui fût remis au Premier Ministre, dans le but d’anticiper le déploiement des autoroutes de l’information à travers le monde, mais aussi le rôle que devra jouer la France dans cette nouvelle ère, en tant que grand précurseur avec son Minitel. La mise en exergue du savoir-faire français était déjà de rigueur à l’époque. Ainsi, en lisant ce rapport aux allures descriptives, mais aussi prophétiques, on fait la découverte d’anticipations qui s’avèrent aujourd’hui exactes, comme ce passage (page 34) sur les services de télévision à la demande...

La télévision empruntera à terme les autoroutes
Les mondes de l'audiovisuel et de la télématique sont pour l’instant disjoints et donnent lieu à des usages très différents. La technique numérique permettra un rapprochement plus ou moins rapide, même si l’interaction culturelle risque d'être plus longue à apparaître.
Le poste de télévision restera encore longtemps principalement dédié à des programmes diffusés. Il n'en est pas moins vrai que les autoroutes de l'information, ayant la capacité de véhiculer des programmes numérisés, apporteront souplesse et diversité d'accès. Ainsi il sera possible d'accéder à des services de vidéo à la demande, avec un choix instantané de films dans une médiathèque. Elles deviendront progressivement un vecteur de distribution de la télévision et lui fourniront l'interactivité de la même façon que le disque compact interactif remplacera les cassettes vidéo.

On ne pouvait pas prédire plus exacte. Cependant, vous remarquerez à la première phrase l’usage du mot « télématique » et non Internet. En examinant le document, on s’apperçoit que le mot « Internet » n’est utilisé que 15 fois dans un texte comprenant 98 pages, mieux encore : « Web » est totalement absent. Aussi surprenant que cela puisse paraître aujourd’hui, ce rapport n’envisage pas forcément le fait qu’Internet puisse être l’unique vecteur des autoroutes de l’information, et en fait une critique contrasté.

Disposant de son propre protocole et ouvert à tous les utilisateurs, il [NDLR : le réseau Internet] permet aux industriels de tester, en vue de leur commercialisation, de nouveaux services et de nouveaux équipements. Il est un instrument déterminant de structuration des initiatives en matière industrielle et de services. Par sa large diffusion et son faible coût d'utilisation, Internet tend à s'imposer au reste du monde et pourrait devenir, après amélioration, le vecteur américain prioritaire des autoroutes de l'information, avec le bénéfice d'une implantation internationale et d'une avance concurrentielle en termes de services et d'équipements.

Cependant son mode de fonctionnement coopératif n’est pas conçu pour offrir des services commerciaux. Sa large ouverture à tous types d’utilisateurs et de services fait apparaître ses limites, notamment son inaptitude à offrir des services de qualité en temps réel de voix ou d’images.

Il ne comporte aucun système de sécurité. Un message envoyé sur Internet navigue successivement sur plusieurs réseaux où il peut être intercepté et lu impunément. De même des serveurs insuffisamment protégés ont subi dans un passé récent de nombreuses intrusions après avoir été raccordés au réseau. Sa fiabilité est aussi en cause. L'acheminement des messages n'est pas garanti. Des embouteillages peuvent bloquer le réseau pendant de longues minutes, voire même des heures et conduire ainsi à des pertes de messages. Enfin, il n'existe pas d'annuaire des utilisateurs ou des services. Le bouche à oreille constitue le mode de fonctionnement le plus répandu de ce réseau.

De plus il n'existe aucun moyen de facturation sur Internet, si ce n'est l'abonnement à un service, auquel on accède avec un mot de passe. Ce réseau est donc mal adapté à la fourniture de services commerciaux. Le chiffre d'affaires mondial sur les services qu'il engendre ne correspond qu'au douzième de celui du Minitel.

Les limites d'Internet démontrent ainsi qu'il ne saurait, dans le long terme, constituer à lui tout seul, le réseau d'autoroutes mondial.

Fait paradoxal, le constat est juste : Il met en avant les faiblesses du réseau américain Internet, tout en valorisant certains aspects du Minitel français, ce dernier disposant d’un annuaire de services, d’un système de facturation... mais pour autant, l’anticipation est ratée. Le fonctionnement coopératif et l’esprit parfois libéral du réseau Internet ont contribués à la rapidité de son déploiement et à la création d’une nouvelle économie qui n’en finit plus de s’accroître.

Aujourd’hui, Internet est la seule voie pour circuler sur les autoroutes de l’Information, bien que le Minitel lui aura tenu tête pendant vingt-ans, jusqu’au 30 juin 2012, date de l'arrêt définitif du réseau transpac.

Ce rapport est consultable sur le site de la Documentation Française.

Photo : Bernard MARTI (Wikimedia Commons)
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